SUR LE BITUME, UN RêVE : QUAND LE FOOT RéPARE LES CICATRICES
20/07/2025
Ils sont là, chaque soir, derrière le marché d’Agoè, avec un vieux ballon cousu et des rires plus forts que la misère. Ici, pas de gradins, pas de pelouse verte, pas de projecteurs : juste un bout de rue transformé en terrain sacré, où le football devient pansement sur les blessures d’une jeunesse fragile, et souffle de dignité pour ceux que la société a trop souvent condamnés à l’oubli.
C’est l’histoire de Senam, 15 ans, que la vie a précocement froissé. Entre les cris d’un père absent et les corvées d’eau qu’elle porte sur ses épaules menues, elle a trouvé dans le foot un espace de renaissance. Avec ses tresses serrées et ses sandales usées, elle court derrière le ballon comme on court après la liberté, comme on chasse les peurs d’un lendemain incertain. À chaque dribble, elle efface un peu le poids des regards moqueurs ; à chaque passe réussie, elle apprend qu’elle aussi peut être utile, qu’elle aussi peut être forte.
Le sport ici est plus qu’un loisir, il est un langage. Un langage qui réunit filles et garçons dans un même combat contre le découragement, un langage qui enseigne le respect sans grandes théories, qui imprime le fair-play dans les gestes quotidiens. Pas besoin d’un tableau ou d’une salle de classe : le terrain devient école de courage, de solidarité, de discipline. Ils apprennent à se relever après une chute, à s’excuser après une faute, à consoler après une défaite. Et ce sont ces petites victoires invisibles qui bâtissent une citoyenneté responsable.
Chaque fin de semaine, un tournoi improvisé réunit des jeunes de différents quartiers. Pas de trophées en or, mais un trophée bien plus précieux : la fraternité. Les disputes d’hier disparaissent dans l’accolade d’après-match, les rivalités se dissolvent dans un sourire partagé après un beau but. Sur le goudron d’Agoè, le sport devient un instrument de paix durable, une alternative à la violence qui guette dans les ruelles étroites.
Pendant que les institutions se battent pour des budgets et des titres, ici, on pratique la bonne gouvernance à l’échelle d’un ballon. Les jeunes organisent eux-mêmes les matchs, définissent les règles, se désignent arbitres. Ils apprennent que le respect mutuel est le socle de toute communauté viable. Ils expérimentent la justice à travers les décisions prises collectivement, la responsabilité en assumant leurs fautes, la transparence en partageant équitablement les frais de location d’un ballon ou d’un petit espace. Ici, la démocratie se joue dans la poussière, et le fair-play devient la première loi d’un vivre-ensemble sincère.
Il y a ce moment magnifique, quand Senam marque un but, que ses coéquipiers la portent dans les bras, et qu’elle rit à gorge déployée. Un rire pur, qui fait oublier qu’elle vend des oranges à l’aube pour acheter ses cahiers, un rire qui dépose sur le bitume la plus belle forme d’espoir : celle qui ne coûte rien, mais qui change tout.

Dans cette simplicité, le sport accomplit ce que de longs discours n’arrivent pas à produire : il unit, éduque, soigne, insère. Il transforme la rue en laboratoire de citoyenneté, la poussière en tremplin de dignité, la jeunesse marginalisée en artisan de sa propre réussite. Le football ici ne se joue pas seulement pour gagner ; il se joue pour résister, pour grandir, pour s’aimer, pour s’affirmer.
Et peut-être qu’un jour, quand ces jeunes deviendront adultes, ils se souviendront que leur premier apprentissage de la gouvernance, du respect des lois, de la non-violence et du fair-play, ce n’était ni dans une salle de conférence ni dans un manuel, mais sur ce goudron d’Ablogamé, avec un ballon dégonflé, des rires partagés, et le courage de continuer à croire, ensemble, à un avenir meilleur.
Pour ne rien rater de nos actualités, vous pouvez également visiter nos pages et groupes:

Commentaires